politiciens et dâintrigues, empoisonnĂ© par la reprise de lâAffaire. Quelles Ă©motions me donnera la Corse, la Corse odorante et sauvage, Ă laquelle je vais demander le repos, la santĂ© et lâoubli? «Nous allons danser, cette nuit», a dĂ©clarĂ© le commandant du bord; or, on dit les bateaux de la Compagnie Fraissinet atroces, de vieux bateaux inconfortables et volages qui tiennent mal la mer, et je ne suis pas sans inquiĂ©tude: la MĂ©diterranĂ©e est, ce soir, particuliĂšrement houleuse, ses lames courtes secouent tout le bĂątiment, de lâavant Ă lâarriĂšre, et, Ă©trangement balancĂ©e, la _Ville-de-Bastia_ remonte et redescend le vallonnement creusĂ© des vagues, dans un glissement effarant de montagne russe; elle est pourtant suffisamment lestĂ©e, aujourdâhui, la _Ville-de-Bastia_: les vacances du Jour de lâAn ont bondĂ© troisiĂšmes, secondes et premiĂšres de permissionnaires de casernes et de sĂ©minaires, chasseurs alpins, marins de lâĂtat, artilleurs de forteresse, apprentis prĂȘtres, collĂ©giens avec ou sans famille, il y a de tout, ce soir, Ă bord, et que de bagages! Avons-nous assez attendu, pour leur embarquement et leur arrimage, dans ce port de la Joliette! En sortant des jetĂ©es, nous nâavions dĂ©jĂ quâune heure de retard. Et voilĂ que la cathĂ©drale, les drisses, les vergues et les cheminĂ©es de la Joliette, dĂ©jĂ , nous ne les voyons plus; la _Bonne MĂšre_ (Notre-Dame-de-la-Garde) seule se profile sur sa cĂŽte calcaire, au-dessus du quartier dâEndoum; sur un ciel de limbes, striĂ© de lueurs et de nuages, les collines de Marseille forment une ligne tragique; la MĂ©diterranĂ©e, dâun bleu vitreux et noir, sâenfle et court, dĂ©montĂ©e: on dirait du rivage Ă lâassaut du paquebot; comme ses lames se creusent, prĂ©cipitĂ©es, violentes et courtes? Nous avons le vent arriĂšre et courons sur les vagues, le mistral nous pousse, mais nous dansons. Nous faisons mieux que danser, nous roulons et nous tanguons. Je suis le seul passager demeurĂ© sur la passerelle. Assis sur un banc, le coude Ă la barre, je me soĂ»le de lâivresse physique du mouvement et de la vitesse. Comme lâĂ©lan vigoureux du bateau se prolonge! Câest opprimant, Ă©cĆurant et dĂ©licieux, câest le malaise dans le vide, la griserie dâanesthĂ©sie de la ballade de Verlaine: _Tournez, bons chevaux de bois!_ La _Ville-de-Bastia_ ne chevauche plus la houle, elle se rue Ă lâassaut des vagues qui lâassiĂšgent, câest le vertige dâune course Ă lâabĂźme... Le vent me fouette, jâai les mains glacĂ©es et les tempes en sueur et le cĆur chavirĂ©; comme flottant avec elle sous les cĂŽtes, la tĂȘte vide, jâoscille avec la houle, je roule et je plonge, Ă©treint partout dâun horrible dĂ©lice, qui est, peut-ĂȘtre, le dilettantisme du mal de mer. Mais la nuit est venue: un malheureux soldat, qui sâĂ©tait, jusquâalors, obstinĂ© Ă demeurer sur lâautre banc, en face, vient de descendre en titubant... Ce chapelet de points de feu, Ă lâhorizon, au pied dâune barre dâombre, ce sont les rĂ©verbĂšres du Prado; la fumĂ©e du paquebot se dĂ©roule, funĂšbre, et semble sâenvoler vers la cĂŽte: fuligineuse et noire, au lieu de diminuer, mes yeux hallucinĂ©s la voient sâaccroĂźtre et grandir, plus dense Ă mesure quâelle gagne lâhorizon; elle y devient des silhouettes de collines connues, des aspects de rivage, une Provence de songe semble surgir de ses volutes. Le paysage devient fumeux lui-mĂȘme, dĂ©cor de tĂ©nĂšbres et de nuĂ©es, dĂ©roulĂ© de la cheminĂ©e du paquebot, et créé, tel un mirage, dans la lividitĂ© dâun ciel dâhiver. Tout Ă coup, au ras des lames, une grande masse blĂȘme, comme un suaire tendu sur un Ă©norme Ă©cueil; la mer est couleur dâencre, le rĂ©cif dâune pĂąleur funĂ©raire; jâai la sensation que nous passons tout prĂšs, nous sommes loin,...
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Sarah Walker
3 months agoPerfect.